Des chercheurs, des partenaires de développement et des experts du secteur de l’eau venus de toute l’Afrique se sont réunis lors d’un dialogue politique de haut niveau consacré aux solutions scientifiques, technologiques et financières en faveur de la sécurité hydrique et de l’assainissement. Les intervenants ont souligné que le continent devait financer davantage lui-même son avenir dans le domaine de l’eau.
Coorganisée le 27 février 2026 par la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique (ACBF) et le Bureau du Conseiller spécial des Nations Unies pour l’Afrique (UN-OSAA), la session a porté sur les moyens dont disposent les gouvernements pour stimuler l’innovation tout en mettant en place les institutions et les mécanismes de financement nécessaires à sa pérennité. Le webinaire a été organisé en partenariat avec le Réseau africain d’études sur les politiques technologiques (ATPS), l’Advocates Coalition for Development and Environment (ACODE) et la Cellule d’analyse de politiques économiques du CIRES (CAPEC).
Cette rencontre intervient alors que les gouvernements africains et les institutions de développement intensifient leurs efforts autour du thème 2026 de l’Union africaine, " Garantir la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ", ainsi que de l’Objectif de développement durable 6 consacré à l’eau propre et à l’assainissement.
Barassou Diawara, expert principal en gestion des connaissances à l’ACBF et coordinateur du Réseau des think tanks d’Afrique, qui animait la session, a expliqué que celle-ci s’inscrivait dans un effort plus large visant à renforcer l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes et à relier les think tanks d’Afrique aux dynamiques de développement continentales et mondiales.
Selon les chiffres cités au cours des discussions, près de 411 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à des services d’eau potable gérés en toute sécurité, tandis que plus de 700 millions ne disposent pas de services d’assainissement gérés en toute sécurité. Les participants ont également évoqué un déficit annuel d’investissement dans le secteur de l’eau compris entre 30 et 50 milliards de dollars des États-Unis.
Muyatwa Sitali, directeur général par intérim de Sanitation and Water for All, a estimé que la diminution des flux d’aide et l’alourdissement du fardeau de la dette rendent les stratégies de financement national de plus en plus urgentes.
Des politiques publiques solides et une discipline rigoureuse en matière de financement demeurent indispensables pour mobiliser les ressources nécessaires à l’échelle requise , ajoutant que cela est « particulièrement crucial à un moment marqué à la fois par d’importants problèmes d’endettement et par la diminution de l’aide internationale .
Muyatwa Sitali

Il a indiqué que les gouvernements doivent cesser de considérer l’eau et l’assainissement comme de simples dépenses sociales et les reconnaître plutôt comme des investissements à long terme directement liés à la productivité économique, à la santé publique et à la résilience climatique.
Juliet Wasswa-Mugambwa, responsable principale des programmes et de la gestion au Bureau du Conseiller spécial des Nations Unies pour l’Afrique, a replacé les discussions dans un programme continental plus vaste, appelé à se poursuivre tout au long de l’année lors de forums régionaux et mondiaux consacrés au développement.
Elle a exhorté les gouvernements à accorder la priorité à l’innovation, au financement et au capital humain, tout en veillant à ce que les femmes et les jeunes demeurent au cœur des discussions sur les politiques relatives à l’eau. Mme Wasswa-Mugambwa a également souligné le rôle que l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique pourraient jouer dans l’amélioration des systèmes de gestion de l’eau.
Les échanges ont mis en lumière plusieurs modèles de financement déjà à l’œuvre à travers l’Afrique.
Le Kenya et l’Afrique du Sud ont été cités en exemple pour leur capacité à mobiliser les marchés nationaux de capitaux dans le secteur de l’eau. Le Fonds fiduciaire du secteur de l’eau du Kenya permet aux compagnies de distribution d’accéder au crédit grâce à des garanties structurelles, tandis que les municipalités sud-africaines utilisent des instruments de financement catalytique pour attirer des investissements privés dans les infrastructures hydrauliques.
Le groupe national des services publics du Rwanda a également été mis en avant pour le financement de kiosques d’eau alimentés à l’énergie solaire et de petits réseaux de canalisations dans les communautés mal desservies, au moyen de subventions remboursables et de mécanismes de financement reposant sur les ressources locales.
Le Sénégal a également été présenté comme un exemple, grâce à un système de péréquation tarifaire qui protège les ménages à faible revenu tout en préservant la viabilité financière des infrastructures. Dans le cadre de ce dispositif, les institutions publiques conservent la propriété des infrastructures tandis que des opérateurs privés contribuent au financement de la prestation des services.
À l’échelle régionale, les intervenants ont aussi évoqué les efforts de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) pour mettre en commun le financement du secteur de l’eau dans le cadre des mécanismes de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), afin de soutenir des projets de transfert et de réseaux hydrauliques entre les États membres.
M. Diawara a tiré un enseignement direct des modèles présentés au cours des discussions.
Si un pays rencontre des difficultés de financement ou a besoin d’un modèle de partenariat public-privé plus innovant, il peut tout simplement s’inspirer du Sénégal. Les solutions existent véritablement sur le continent.
Barassou Diawara

Plusieurs participants ont estimé que les difficultés de financement s’expliquent par des faiblesses institutionnelles. Dans une grande partie de l’Afrique, les compagnies de distribution d’eau restent fortement dépendantes des transferts publics, sont lourdement endettées et ne disposent souvent pas des systèmes d’information financière nécessaires pour attirer des investisseurs institutionnels.
Ernest Acheampong, professionnel du développement international chez Ernstbridge Consult, a déclaré que les systèmes de passation des marchés continuent également de poser problème, de nombreux gouvernements privilégiant encore les coûts initiaux les plus faibles lors de l’acquisition de technologies ou d’infrastructures. Selon lui, cette approche exclut souvent des technologies plus coûteuses au départ mais générant des économies plus importantes à long terme.

M. Acheampong a évoqué les réformes en cours au Kenya et en Afrique du Sud, notamment les dispositifs de type construire-exploiter-transférer et les systèmes de comptage fournis en tant que service, qui transfèrent une partie du risque financier aux opérateurs du secteur privé.
Le mécanisme nigérian InfraCredit a également été présenté comme un modèle susceptible d’être reproduit à plus grande échelle. Ce dispositif fournit des garanties en monnaie locale permettant aux fonds de pension et aux compagnies d’assurance d’investir dans des projets d’infrastructure à long terme.
Une grande partie de nos fonds de pension restent immobilisés quelque part ou sont investis dans des activités qui ne génèrent pas de rendement. Si l’on met en place, au sein des pouvoirs publics, des institutions solvables capables d’offrir des garanties financières sur le long terme, il devient plus facile d’attirer les investissements.
Enerst Acheampong
Le webinaire s’est également penché sur la manière dont la technologie pourrait améliorer la gestion de l’eau à travers le continent.
Constantine Crowner Mbajiorgu, de l’Université du Nigeria, a mis en avant des plateformes géospatiales de gestion de l’eau déjà utilisées dans certaines régions d’Afrique australe pour soutenir la planification stratégique et la gestion de l’eau destinée à l’agriculture.
Selon M. Mbajiorgu, les futurs projets d’infrastructure devront intégrer à la fois les données climatiques historiques et les projections climatiques si les pays veulent renforcer leur résilience face aux sécheresses et aux inondations.
Adey Feleke, professeure associée au Centre africain d’excellence pour la gestion de l’eau de l’Université d’Addis-Abeba, a estimé que les technologies donnent de meilleurs résultats lorsqu’elles sont intégrées aux connaissances locales et à la participation des communautés.
Nous apportons des technologies. Nous apportons des innovations. Mais nous harmonisons ces technologies et ces innovations avec les savoirs des communautés. C’est ce qui les rend adaptées au contexte.
Adey Feleke


Les participants ont également examiné les systèmes de pompage alimentés à l’énergie solaire, les compteurs intelligents et les outils numériques de suivi conçus pour réduire l’eau non facturée, qui représente, dans certains pays africains, jusqu’à la moitié des volumes d’eau traitée.
M. Sitali a toutefois averti que la technologie seule ne peut résoudre les problèmes liés à l’eau sur le continent. Il a indiqué que certains pays ont mis en place des systèmes de suivi reposant sur la téléphonie mobile sans s’assurer que les communautés disposaient des infrastructures ou des financements nécessaires pour les maintenir à long terme.
Une très bonne idée est devenue non viable parce que les mécanismes de financement et les infrastructures nécessaires n’avaient pas été mis en place,
Muyatwa Sitali
Alban Ahoure, directeur de la Cellule d’analyse de politiques économiques du CIRES (CAPEC) et professeur d’économie à l’Université Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, a présenté l’accès à l’eau à la fois comme un enjeu économique et géopolitique.
Il a indiqué que l’insuffisance des infrastructures hydrauliques coûte déjà aux économies d’Afrique subsaharienne environ 5 % du PIB chaque année et a averti que la concurrence autour des ressources en eau pourrait s’intensifier au cours des prochaines décennies.
Comment garantir un accès universel à l’eau potable et à l’assainissement dans un contexte de pressions climatiques et démographiques ?
Alban Ahoure
Selon lui, la science, la technologie et l’innovation peuvent contribuer à répondre à ces pressions, mais les progrès nécessitent des politiques favorables, des financements adéquats et une coopération institutionnelle solide.

Le défi du financement du secteur de l’eau en Afrique ne peut être dissocié du cadre continental des politiques publiques. La Vision africaine de l’eau 2063, adoptée comme position commune du continent, fournit la base nécessaire à l’élaboration des stratégies nationales de financement.
Les pays qui alignent leurs politiques relatives à l’eau sur cette vision renforcent leur crédibilité et peuvent accéder aux financements de la Banque africaine de développement ainsi qu’à d’autres mécanismes continentaux à une échelle que les accords bilatéraux ne permettent pas de reproduire.
La Banque africaine de développement a placé la sécurité hydrique au cœur de sa Stratégie décennale 2024-2033 et investit environ 2,8 milliards de dollars des États-Unis par an dans des projets de résilience liés à l’eau. La Banque accueille et gère également la Facilité africaine de l’eau, qui a financé 138 projets d’approvisionnement en eau et d’assainissement à travers le continent.
M. Acheampong a directement interpellé les ministères des finances et les chefs d’État. “ Les pays disposent déjà aujourd’hui de politiques relatives à l’eau” , a-t-il déclaré. “ La question est de savoir si ces politiques sont alignées sur la vision actuelle de l’Agenda 2063. “
Regarder l’intégralité du webinaire ici :